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Le martyre dans la vie chrétienne Quelle est la place du martyre au sein du christianisme? Est-ce uniquement un témoignage de foi parmi d'autres, un témoignage d'une beauté toute particulière, il est vrai, mais sans que pour autant il puisse faire partie de la vie chrétienne normale en tant que telle? Est-ce le privilège d'une élite spirituelle, quelque chose qui, pour la plupart des chrétiens, appartient à cette classe réduite d'hommes extraordinaires que l'on peut retrouver un peu dans tous les domaines de la vie et qui sont toujours "les autres" par rapport à nous, les petites gens ? Je pense que nous touchons ici un point important sur lequel il convient de réfléchir et de méditer, spécialement en ce temps où nous nous approchons du martyre du Seigneur sur la croix. En fin de compte, à bien y voir, ce qui est en jeu ce n'est pas simplement une possibilité dans notre vie chrétienne, parmi d'autres. Il s'agit de la place qu'occupe dans notre foi et dans notre vie de tous les jours le sacrifice du Seigneur le vendredi saint. Pour bien comprendre où l'on veut en venir demandons-nous d'abord ce qu'est l'essence du christianisme, c'est-à-dire, ce qu'est l'élément central de notre religion sur lequel tout se construit postérieurement. Une première réponse pourrait être l'amour. Être chrétien cela veut dire essentiellement aimer. Certains objectent avec raison que ceci n'est pas suffisant. Le mot amour recouvre toute une série de sens qui ne sont pas toujours très chrétiens. Pensons à l'expression "faire l'amour" qui pourrait s'employer dans le cas d'un adultère! Deux adultères font l'amour mais ne s'aiment pas au sens veritable du terme. Etre chrétien ne peut donc pas être simplement vivre l'amour. Il s'agit d'aimer, oui, mais comme le Christ nous a aimés. Autrement dit, il s'agit d'aimer en imitant le Seigneur, d'aimer jusqu'au bout (Jn 13,1), jusqu'à la croix. On voit d'emblée qu'à la lumière de ce que l'on vient d'affirmer, le martyre ne saurait être simplement quelque chose d'important pour le chrétien. Le martyre lui est essentiel, il fait partie de son "code génétique". Dans l'âme de chacun des baptisés une semence a été déposée, une semence de vie éternelle, qui passe par le don total de soi-même sur la croix. Précisons: le martyre dont il est question ici n'implique pas nécessairement la mort physique pour défendre la foi ou une vertu chrétienne. Pour nous dans cet article le martyr est un chrétien qui se donne entièrement à l'amour étant pour cela ouvert à sacrifier sa vie corporelle au nom de la foi et à l'image du Christ. A ce propos, citons Hans Urs von Balthasar dans son livre Cordula: "Ce n'est pas que chaque chrétien doive souffrir le martyre sanglant, mais il devrait en considérer la réalisation comme la manifestation extérieure de la réalité intérieure dont il vit." Là où le christianisme perd de vue la position centrale du martyre, il dépérit. Si au coeur de notre vie la croix du Christ n'est pas plantée, alors un vide se forme, car ne vivant plus pour l'amour total, on ne vit plus pour l'amour tout court. L'amour demande la totalité du don de soi. Là où cette totalité est niée, l'amour n'est plus lui-même et dans la place qu'il laisse vide le monde s'insinue petit à petit avec ses valeurs, ses plaisirs, ses fausses espérances et surtout avec l'amour maladif de soi-même.
Une des premières conséquences de cette myopie est le man que de vocations au sacerdoce et à la vie religieuse. Si l'on ne croit plus en l'amour total et si l'on ne fait plus croire aux autres que l'amour total c'est tout (pardonnez-moi la redondance), alors qui aura le courage de tout quitter pour suivre le Seigneur? Si le christianisme ce ne serait que faire un peu de bien pour gagner après le Ciel, où de toute façon tout le monde irait car le bon Dieu est gentil, alors comment vivre le mot de Saint Paul: "Malheur à moi si je n'annonce pas l'Évangile" (1 Cor 16)? Comment reproduire dans sa vie l'expérience de cet Apôtre: "Je me suis fait tout à tous, afin d'en sauver de toute manière quelques-uns, je fais tout à cause de l'Évangile, afin d'y avoir part." (1 Cor 22.23)? Non, Dieu n'est pas gentil. Dieu est bon et sa bonté c'est l'amour. En conséquence, être chrétien c'est brûler à son image de cet amour qui a voulu sauver les hommes en mourant pour eux. Hors de ce point de vue, rien n'est plus compréhensible dans la pratique de la foi. On quitte la région spirituelle du don de soi dans laquelle le monde et ses réalités sont transfigurées, car on les voit plongées dans l'amour de Dieu, pour vivre une religion ritualiste, de coutumes ou alors une croyance faite sur mesure, de supermarché. Mais le prix de cet abandon est cher, très cher: nous perdons la capacité de découvrir l'amour de Dieu au coeur des realités, parce que d'abord on ne l'a pas accepté tel qu'il est dans notre coeur. Tout ce qui a été dit jusqu'à présent est, à mon avis, très juste et pourtant il manque quelque chose d'essentiel, quelque chose sans quoi notre foi peut finir par devenir morte. En effet, dans son dernier livre, Jésus de Nazareth, Benoît XVI pointe le doigt sur le fait que concevoir le christianisme de la sorte équivaudrait à le rabaisser au niveau de la morale, au sens qu'on le réduirait à une loi de comportement: puisque le Christ est mort pour nous, nous devons être des martyrs comme lui. Le baptisé doit suivre ou, du moins, s'efforcer de suivre cette règle de vie en toutes choses sous peine de ne pas être fidèle à sa foi.
Un exemple pourra nous aider à mieux comprendre. Après une homelie où j'avais prêché ces idées, une femme vint me voir et me dit l'âme en peine : "Mon père, un prêtre m'a conduit au don total de moi-même au service des autres. J'ai essayé durant un temps, mais c'était tellement exigeant que je n'ai pu tenir. Maintenant je me ménage". Demander à nos fidèles d'être des martyrs, n'est-ce pas rendre le christianisme impossible? Ne risquons-nous pas de peupler la vie de nos chrétiens d'échecs lamentables? En fin de compte, ils termineront par ne plus placer le martyre au centre de leur vie chrétienne et l'on reviendra à une pratique religieuse où l'on "se ménage". Oui, ne concevoir le christianisme que comme don de soi c'est le tuer, car il devient invivable. N'oublions pas que le Seigneur lui-même a affirmé que son joug était doux, et son fardeau léger (Mt 11, 30). Comment peut être léger et doux l'extrême effort moral auquel le Seigneur nous pousse? Dans le livre déjà cité, Benoît XVI nous offre l'élément décisif d'une réponse: l'amour de Dieu, avant d'être une exigence, il est un don que nous a offert Christ sur la croix. Et donc le christianisme ne nous dit pas tant "aime !", mais "laisse-toi aimer" ou plutôt "ouvre-toi à l'amour de Dieu et ainsi tu pourras aimer, accomplissant ce que par tes propres forces tu ne peux réussir". Telle est la nouveauté du christianisme, qui n'est pas une nouvelle norme, mais la possibilité réelle de vivre l'éternelle norme, celle qui a été depuis toujours gravée dans nos coeurs: l'amour. D'emblée, le martyre apparaît sous une nouvelle lumière. Il peut être vraiment au coeur de toute vie chrétienne, car il n'est pas le fait dun héros. Il est le fait d'un enfant, c'est-à-dire qu'il appartient à ceux qui humblement reconnaissent leur petitesse acceptant sans réserves l'enseignement du Seigneur: "Sans moi vous ne pouvez rien faire" (Jn 15, 5). Selon la logique chrétienne, l'enfant est le plus fort et le héros qui compte sur ses propres forces est le plus faible. L'enfant tend la main et donc il reçoit le pouvoir d'aimer. Il fait tout le contraire d'Adam et Eve qui arrachent le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal. Tendant la main humblement il reçoit la connaissance par excellence, celle de l'amour de Dieu que les formules compliquées de nos sciences ne peuvent contenir, car elle est trop grande, trop vivante, trop profonde et en même temps trop simple.
Finalement, il faut dire aussi que, dans sa simplicité, le christianisme nous dérobe toute excuse. Personne ne pourra alléguer devant Dieu que ce qu'il demandait était trop dur. Ce que nous devons faire est tellement simple que l'unique raison pour laquelle nous ne le faisons pas, c'est parce qu'au fond de nous-mêmes ne le voulons pas, c'est parce qu'au fond nous n'avons pas assez aimé l'amour. N'est-ce pas ce que criait sur les chemins Saint François d'Assise, cet homme si pauvre et détaché qu'il pouvait en un regard percevoir l'essentiel du problème : "l'amour n'est pas aimé !" ? Mais comment faire donc pour aimer l'amour? Il faut le regarder. C'est tout bête. Et cet amour regardé à sa source nous conquérra petit à petit. Saint Jean nous montre bien où se trouve cette source : "Et moi, quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à moi." (Jn 12, 32). Ainsi donc, l'amour par excellence, l'amour qui rend tout possible éclate sur la croix du Christ. C'est là qu'il faut bien tourner nos regards, c'est bien ici que nous touchons le centre incandescent de notre foi où nous sommes mis directement en contact avec le "grand martyre", celui du Christ. |
"Auncune vocation n'est une affaire privée" affirme le Pape <Zenit.org, Septembre 12> 60E ANNIVERSAIRE DORDINATION SACERDOTALE : HOMMAGE À BENOÎT XVI <Zenit.org, Juin 14> Regina Caeli du dimanche 15 mai 2011 <Zenit.org, Mai 15> | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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